Skip to navigationSkip to content

04 août 2022

Espèces envahissantes : la tanche et son potentiel de propagation

La tanche (Tinca tinca) est une espèce de poisson originaire de l’Eurasie dont la présence dans le fleuve Saint-Laurent résulte de son introduction accidentelle dans la rivière Richelieu en 1986. Elle menace maintenant de se propager dans le bassin des Grands Lacs et un premier spécimen a été aperçu dans le lac Ontario en octobre 2018.

Pour comprendre les répercussions potentielles de sa présence dans le bassin des Grands Lacs, Sunci Avlijaš, étudiante au doctorat à McGill, a mené en 2018 deux études visant à observer les effets de la température et du type de milieu aquatique sur la croissance de la tanche. Pour la seconde étude, l’équipe de recherche a utilisé les installations de la Réserve naturelle Gault. Des tanches adultes, capturées dans le fleuve Saint-Laurent, ont été exposées à différentes conditions. Le but : déterminer si les divers habitats qu’on retrouve entre le fleuve et les Grands Lacs sont favorables à la tanche et évaluer sa capacité à se disperser géographiquement. Les résultats de cette étude, publiés récemment, indiquent un potentiel de propagation plus élevé que ce que les scientifiques avaient d’abord estimé.

Un poisson sur une règle
Une tanche adulte utilisée dans l'étude (photo : Sunci Avlijaš)

Qu'est-ce qu'une espèce envahissante?

Les espèces envahissantes sont des plantes, des animaux ou d’autres organismes qui perturbent un écosystème dans lequel ils ont été introduits et qui n’est pas leur habitat naturel. Au cours des dernières années, le réchauffement causé par les changements climatiques a augmenté le risque de propagation des espèces envahissantes. En effet, lorsque les températures grimpent, les milieux auparavant trop froids pour certaines espèces deviennent assez chauds pour que celles-ci puissent y survivre et même parfois y proliférer. Il est donc crucial de connaître la plage de température qu’une espèce peut tolérer.

Est-ce que la tanche peut se nourrir sous différentes températures?

Dans une première expérience, l’équipe de recherche a capturé 13 tanches juvéniles dans le fleuve Saint-Laurent. Au laboratoire de l’Université McGill, elles ont été placées dans des aquariums à des températures de 18 °C et de 26 °C, soit les limites de la plage de température idéale à leur alimentation.

L’équipe a découvert que dans l’eau froide, la tanche ne mangeait pas toutes les proies disponibles, laissant les survivantes se reproduire et rétablir la population l’année suivante. En revanche, dans un milieu plus chaud, elle était capable de trouver et de chasser toutes les proies, éliminant toute chance de reproduction. Ces résultats démontrent qu’à une température plus élevée, la tanche risque davantage d’épuiser les populations de ses proies dans les régions qu’elle envahit, entraînant des conséquences catastrophiques pour l’écosystème.

Les avantages des installations de la Réserve

Dans le laboratoire, la chercheuse et son équipe ont été surprises de constater que la tanche n’avait pas plus de mal à se nourrir dans un milieu rocheux que sur un fond sablonneux. Elles ont voulu confirmer ces observations à plus grande échelle en répétant l’expérience avec des tanches adultes; ce qui les a amenées au laboratoire LEAP de la Réserve naturelle Gault.

« Avoir accès aux installations de la Réserve m’a permis de pousser plus loin mes recherches […]. Dans notre laboratoire du centre-ville, je ne pouvais qu’extrapoler les observations de mes expériences avec de petits poissons juvéniles, mais grâce aux mésocosmes que nous avons mis au point à la Réserve, il m’a été possible de déterminer si les adultes ont plus de facilité à trouver et à chasser leurs proies dans certains habitats que d’autres. L’étude nous a fourni des renseignements utiles pour la gestion de cet envahisseur », explique Sunci Avlijaš.

En quoi l'environnement où se nourrit l'espèce est-il important?

Dans cette seconde expérience, l’équipe de recherche a apporté 15 tanches adultes capturées dans le fleuve Saint-Laurent au laboratoire LEAP, où on les a placées dans de grands étangs artificiels. La tanche étant un poisson qui se nourrit dans le fond de l’eau, l’équipe a reproduit trois milieux différents pour voir comment les poissons allaient s’alimenter sur divers fonds de lac : sablonneux, rocheux et dénudé. En surveillant le poids des poissons, elle a pu estimer l’effet de chaque fond sur leur capacité à se nourrir.

Bien qu’on sache que la tanche préfère les environnements sablonneux, cette étude montre qu’elle est très capable de s’alimenter dans un habitat rocheux. Compte tenu de sa surprenante adaptabilité, la tanche pourrait faire concurrence aux poissons indigènes aussi bien dans un milieu sablonneux que rocheux, ce à quoi on ne s’attendait pas.

Ces résultats signifient également que la tanche peut voyager facilement sur de longues distances et coloniser d’autres secteurs si elle est capable de s’alimenter ici et là durant le trajet qui la mène à destination.

« C’est comme lorsqu’on fait un voyage en voiture. S’il n’y a nulle part où faire le plein, on ne se rend pas très loin. Mais s’il y a des stations-service le long de la route, on peut aller à peu près n’importe où, du moment qu’il y a un chemin pour s’y rendre », explique la chercheuse. Cette découverte est préoccupante puisque les cours d’eau sont comme des routes, ils sont reliés sur de longues distances. « Si la tanche ne pouvait pas se nourrir sur un substrat rocheux, elle n’aurait peut-être pas été capable d’atteindre le lac Ontario (du moins sans l’aide des humains) », ajoute-t-elle.

Une femme sur un bateau
Photo : Sunci Avlijaš

À propos de la chercheuse

Sunci Avlijaš a rédigé son article au laboratoire de recherche Ricciardi dans le cadre de son doctorat. Elle a été supervisée par Nicholas Mandrak de l’Université de Toronto et Anthony Ricciardi de l’Université McGill. Elle termine actuellement son doctorat et travaille également comme biologiste pour Pêches et Océans Canada, où elle coordonne une étude sur le saumon de l’Atlantique.

À propos de l'article

L’article de Sunci Avlijaš et de ses collaborateurs « Effects of substrate and elevated temperature on the growth and feeding efficiency of an invasive cyprinid fish, Tench (Tinca tinca) » a été publié dans Biological Invasions en mars 2022.

DOI : doi.org/10.1007/s10530-022-02778-7

Kevin Alexander
Assistant aux opérations sur le terrain Réserve naturelle Gault de l’Université McGill

En-tête : Les chercheuses, Sunci Avlijaš (à droite) et Victoria Chicatum, photographiées devant les étangs artificiels à la Réserve (photo : Sunci Avlijaš)

loading...

Infolettre

Abonnez-vous à l'infolettre

Suivez-nous au gré du vent sur...
loading...